telecharger au format word

Déposé à la SACD

LES RUINES DE TROIE.

par Michel Fustier
(toutes les pièces de M.F. sur : http://theatre.enfant.free.fr )


PERSONNAGES
Schliemann, enfant. Son père. Schliemann à cinquante ans.
Sophia, sa femme grecque. La mère de Sophia.
Un archéologue rétrograde.


L'HISTORIEN DE SERVICE - L'histoire de Heinrich Schliemann, né en 1822, est une histoire exemplaire. Schliemann est un jeune Allemand qui, dans son enfance, a lu beaucoup de livres sur l'histoire ancienne. Il rêve d'Homère, de ses héros et de la ville de Troie, dont on avait perdu la trace… Il s'est même juré de la redécouvrir. Après une adolescence difficile, il fait fortune dans le commerce international et il apprend des multitudes de langues. Puis, âgé déjà d'une quarantaine d'années, il s'installe en Grèce, apprend le grec et épouse une jeune Grecque. Il va alors réaliser son rêve et découvrir Troie. Il sera un des premiers grands archéologues européens. Le voici, pour commencer, enfant dans la maison de son père qui lui raconte des histoires pour l'endormir...

1 – (dans la maison de Schliemann enfant)
L'ENFANT - Et alors, et alors... ? Raconte.
LE PÈRE - Oui, mais tu me promets qu'après, tu dormiras! ...Et alors, quand la nuit fut venue, les guerriers qu'Ulysse avait cachés dans le cheval de bois ouvrirent les portes, et les Grecs entrèrent dans la ville de Troie... Couvre-toi les épaules, Heinrich, il fait froid... Puis ils pillèrent la ville et mirent le feu aux maisons et aux palais, dont une grande partie était en bois. Alors Énée prit sur ses épaules son vieux père et, tenant par la main son jeune fils, sortit de la ville en flammes... Regarde l'image.
L'ENFANT - C'est à cela que ressemblait la ville de Troie?
LE PÈRE - Oui... Mais je ferais mieux de dire qu'en réalité on n'en sait rien.
L'ENFANT - Mais il suffit d'aller voir sur place!
LE PÈRE - Le problème est qu'on ne se souvient pas très bien de l'endroit où était la ville de Troie. Et, de toute façon, les villes anciennes qui ont été détruites sont toujours recouvertes de monceaux de débris, de poussière et de terre apportées par le vent. Et, comme les plantes ont poussé par dessus, on ne voit plus rien.
L'ENFANT - Eh bien, moi, quand je serai grand, j'irai en Grèce et je retrouverai la ville de Troie. Comment est-ce qu'on appelle les gens qui retrouvent des villes?
LE PÈRE - Des archéologues.
L'ENFANT - C'est un drôle de nom!
LE PÈRE - Oui. Il n'y en a pas beaucoup. Maintenant, dors.

2 – (à Athènes, dans la maison des parents de Sophia)
SOPHIA - Il s'appelle Heinrich Schliemann. C'est un homme merveilleux!
LA MÈRE - Ma petite Sophia! …C'est un étranger, un Allemand, je crois.
SOPHIA - Oui, mais il a tellement voyagé qu'il est autant russe, français, anglais qu'allemand. Et il parle toutes les langues! Et il lit Homère dans le texte!
LA MÈRE - Ce n'est pas ça qui en fera un bon mari. Il est peut-être un peu âgé...?
SOPHIA - Qu'est-ce que cela fait? À quarante-cinq ans, je n'en connais pas de plus jeune que lui... Il était très pauvre, mais après avoir fait fortune, il a liquidé toutes ses affaires et il a décidé de se consacrer à la découverte de Troie.
LA MÈRE - Troie n'a jamais existé: c'est une invention de poète. En tout cas, ça ne me paraît pas une raison suffisante pour l'épouser!
SOPHIA - Mais bien sûr que si... Moi, jeune fille grecque, je suis convaincue que Troie a existé et nous le démontrerons. Nous sommes en 1870: il est temps! Et je l'aime...
LA MÈRE - Tu es aussi belle qu'Hélène, mais aussi folle que ce... Schliemann.

3 – (sur le site de Troie en Asie mineure)
SCHLIEMANN - Hé bien, aujourd'hui, je prétends que Troie se trouvait ici, sur les bords du fleuve Scamandre, près du village turc d'Hissarlik.
L'ARCHÉOLOGUE - Vraiment! Et quelles sont vos raisons?
SCHLIEMANN - La première est que la colline d'Hissarlik se trouve exactement à la bonne distance du cap Sigée, où se étaient amarrés les vaisseaux des Grecs.
L,'ARCHÉOLOGUE - Comment cela? Je ne vois pas...
SCHLIEMANN - Tout simplement parce que les Grecs, d'après Homère, ont fait plusieurs fois l'aller et retour dans la journée: ce qui aurait été impossible si, comme vous le prétendez, Troie avait été située près de Bournabashi.
L'ARCHÉOLOGUE - Cela ne me parait pas encore décisif. Votre deuxième raison?
SCHLIEMANN - Lorsque Hector est sorti de la ville sur son char pour combattre Achille, il a été tellement effrayé qu'il s'est enfui et qu'il a fait trois fois le tour des remparts au galop avant de faire face. Ici, c'est possible: le terrain est tout juste ondulé. À Bournabashi, c'est impossible: il y a des falaises!
L'ARCHÉOLOGUE - Vous avez pourtant toute la tradition contre vous! En somme, vous faites l'hypothèse qu'Homère est aussi précis qu'un correspondant de guerre?
SCHLIEMANN - Oui, c'est bien le fond de ma pensée. Les récits d'Homère sont d'une totale exactitude: comme s'il avait vu les choses de ses yeux!
L'ARCHÉOLOGUE - Vous avez d'autres exemples?
SCHLIEMANN - Oui, des quantités... Venez avec moi. …Ici se dressait probablement la tour de guet d'où les Troyens observaient les mouvements des Grecs... Regardez bien: vous voyez la mer au loin?
L'ARCHÉOLOGUE - Oui, avec la ligne de la plage. Je vois même les brisants.
SCHUEMANN - Homère dit que lorsque les Grecs quittaient leurs bateaux pour venir attaquer Troie, les Troyens voyaient au loin leur troupe se mettre en route, puis disparaître derrière une petite colline, et quelque temps après réapparaître tout près de la ville.
L'ARCHÉOLOGUE - C'est exact, il le dit...
SCHLIEMANN - Eh bien, regardez: ne voyez-vous pas le pli du terrain qui les dissimulait aux yeux des Troyens?
L'ARCHÉOLOGUE - Il y a en effet un... comment dites-vous? un pli de terrain... Oui, vous me laissez songeur.
SCHLIEMANN - Enfin, ma dernière raison, c'est que, à Bournabashi, on a creusé mais on n'a trouvé aucune trace d'une ville ancienne. À cinquante centimètres de profondeur, il n'y a que du rocher!
L'ARCHÉOLOGUE - Pas étonnant! Il y en a tout de même beaucoup qui croient encore que Troie n'a existé que dans l'imagination d'Homère!
SCHLIEMANN - Oui, mais moi, je vais creuser ici et je vous jure que je vais trouver beaucoup de choses pas du tout imaginaires! Je les sens déjà danser sous mes pieds.

4 – (à Athènes, dans la maison des parents de Sophia)
SOPHIA - Maman, je suis revenue en vitesse à Athènes pour te voir...
LA MÈRE - Je me faisais du souci pour toi. Il fait vraiment un sale temps à Hissarlik pendant l'hiver. Avec votre bébé! Et puis les Turcs... Je ne vois vraiment pas pourquoi Homère est allé fourrer Troie en Turquie.
SOPHiA - Mais parce qu'elle y est! Nous avons fouillé, avec quatre-vingts ouvriers de là-bas, nous avons fait des trous partout, nous avons remué deux cent cinquante mille mètres cube de gravats et nous avons trouvé... devine!
LA MÈRE – Quoi donc?
SOPHIA - Non pas une seule ville mais au moins sept villes construites les unes sur les autres... Et parmi elles, celle d'Homère: la véritable Troie! Avec les remparts cyclopéens, la fameuse porte par laquelle est entré le cheval d'Ulysse, le palais du roi Priam, le temple de Minerve, les cendres de l'incendie... Vrai comme je te parle!
LA MÈRE - Et qu'est-ce que tu transportes dans ces caisses?
SOPHIA - C'est ma dernière preuve: le trésor de Priam. Nous l'avons trouvé!
LA MÈRE - Hein! Le trésor de Priam?
SOPHIA - Regarde: ce bouclier en cuivre, ces coupes en or, ces bijoux, ces lances, ces vases, ces couteaux... et tout ça, et tout ça, et tout ça...
LA MÈRE - Mais c'est fabuleux, ma petite fille! Troie existait donc vraiment?
SOPHIA - Mais oui, maman. Heinrich et moi nous n'en avons jamais douté.

---------------